IMG_3971[2393]

 

Le rythme est difficile à trouver. Ce n'est pas rien, de vouloir caser des heures dans tous les jours de la semaine. Pas assez de temps pour le sommeil, pour le sexe, pour se prendre dans les bras et profiter de la chaleur de l'autre. Du temps pour les révisions, les rapports qu'on écrit jusqu'à tard dans la nuit ou tôt dans le matin, les surligneurs dans le lit, les livres dans le bain. En sortant du dernier partiel, j'en ai profité pour monter les quatre étages du bâtiment H, et j'ai toqué à la porte avec son nom. Son costume, son bureau, ses livres, c'est presque le même qu'à la maison. Alors je me suis assise sur ses genoux et on a regardé le soleil qui se couchait. On a parlé de nous, de nos projets. Le temps était redevenu flou, le focus était sur nous.

L'autre soir, j'ai interrogé ma grand mère sur son enfance, pour un projet en cours. Je voulais faire un document sonore pour les étudiants débutants. On a parlé des prières à faire le matin, et des sabots qu'il fallait aligner sous le banc, contre le mur. On a parlé d'elle qui se faisait tirer les cheveux derrière les oreilles parce qu'elle était trop bavarde. Des jeux de la cours de récré, le carré et les osselets. Des allemands qui tapaient à la porte quand ils faisaient trop de bruit, et de la maîtresse qui retirait des bons points en disant "la boulangère m'a dit que l'une de vous n'avait pas été polie". C'était drôle, ce retour dans l'ancien temps. "Tu vas être écoutée à l'univesité, tu te rends compte?", je lui ai dit. "Ohlala, alors que je n'ai que le certificat d'étude!". C'est doux, ces moments là avec elle. Tous les lundis. La route, la nuit qui tombe maintenant alors que je conduis. Tous les mots que je lui dis, toutes les choses dont je parle et toujours à la fin "Et c'est tout ce que tu me racontes?".

On regarde des séries qui finissent toujours bien, des couples qui se réconcilient, des malades qui guérissent et des familles unies. J'ai toujours son gros plaid en polaire sur les épaules, celui que je lui ai offert à Noël. Parfois, elle me dit "appelle ton père pour lui faire plaisir". Et, voyant que ça ne marche pas, elle essaie de passer par un autre côté "appelle ton père pour me faire plaisir". Mais comme ça ne marche toujours pas, elle râle et on parle d'autre chose parce qu'elle sait très bien qu'on est aussi têtue l'une que l'autre, toutes les deux. On est fait du même bois, on est fait du même feu. Alors on trinque à la vie ou à la mort d'un inconnu dans le journal. On mange des gâteaux que je lui apporte, lundi c'était des madeleines trempées dans du chocolat. Avant d'aller se coucher, elle passe par ma chambre et elle me borde toujours la couette à fleurs de mon lit en bois. Ça me serre toujours le coeur, ce genre de petit geste là.