Il y vient aussi nos ombres que la nuit dissipera

08 septembre 2019

J'écris de nouveau tous les matins. Trois pages par jour à peu près, pour savoir ce qui flotte dans ma tête. C'est étonnant. C'est rassurant. Je me rabiboche avec mes mots qui ne me demandent pas la permission pour s'écrire. Un peu comme ici. Pas vraiment comme ici. Il y a des métaphores, des rimes. Dans ma tête, c'est joli.Dans ma tête, il y a du rythme. Il y a des allitérations et des figures de style. Dans ma tête, c'est ordonné. C'est précis

Et puis il y a le reste. Tout ce qui n'est pas digéré. Tout ce qui n'est pas résolu. Tout les différents trauma par lesquels je suis passée. Que j'ai vaincu, tout ce qui est derrière moi. Devant moi. Très loin enterré dans le néant. Dans le prochain pas que je fais, sous mes pieds et qui me brûlent quand j'avance. Tout ce que je crois avoir refermé, cadenassé. Et puis, quand je demande comment je vais vraiment, comment je me sens. Dans ma tête, c'est l'enfer. Dans ma tête, tout est renversé. Cassé. Tout est à refaire, tout est à l'envers.

Ça ressort dans mes mots, dans mon écriture automatique. Tout ce qui est cicatrisé. Tout ce qui fait parti du passé. Et puis, pas vraiment. Et puis, pas tout à fait. Ces moments de ma vie qui joue au remonteur de temps. Qui escaladent mon épaule et qui me susurre vraiment, tu croyais qu'on en reparlerai jamais de tout ça. Vraiment. Alors je reprends les armes, je remonte ma garde et tous les matins, je combats ce que j'ai devant moi. Mes dragons et mes démons. Et tant pis s'ils reviennent, et tant pis s'ils sont encore là à la prochaine aube. J'apprends, je corrige, je réfléchis devant ces mots qui arrivent de moi mais que je ne connais pas. Je travaille, un moment à la fois. Je me rassure, je me cajoler, je me console. Je me pardonne. A ceci, à cela. Je m'écris comme j'écrirais des lettres à une amie que j'aime. Tu as fait ce que tu as pu, tu as grandi comme tu pouvais. De travers et avec des manques. Avec tes carences que tu n'as toujours pas rassasié, trente deux ans après. Mais ce n'est pas grave car moi je suis là. Moi je vais prendre soin de toi. Moi je ne laisserait plus personne te faire du mal. Et même si cette personne, c'est toi. Surtout si c'est toi.

Tous les jours, je me bats contre moi, pour arrêter de me faire autant de mal. Je ne me laisse plus le droit. J'ai tracé des limites, des barrières, des frontières. Des barricades. Je monte la garde. Contre toutes les petites voix qui me parlent et qui ont toutes mon timbre. Qui parle toutes avec ma fréquence. Je dis stop, c'est assez. Je dis que ce n'est plus possible, tout ce temps que je passe à me dire des choses que je n'oserai jamais dire à personne. Alors je ne me l'autorise plus non plus. Je refuse. Plus personne ne me fera de mal, et toi non plus. Et si tu me parles mal alors je ne t'écouterais plus non plus. Je ne laisserai plus personne marcher dans mon esprit avec des chaussures mal essuyées. Ces pages du matin, c'est aussi pour apprendre à me connaître et à me tendre la main. Je n'ai plus assez de temps pour le passer à me détester. Tous les matins, je me le répète. Tous les matins, je l'écris dans des phrases que personne ne lira jamais.

Tous les matins, je suis de mon côté.

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15 août 2019

J'ai acheté un tapis rose que je voulais depuis Chambéry. La teinte a évolué, elle est passée de rose fushia à rose poudré. Mais il est doux sous mes pieds et je le voulais déjà quand j'avais mon appartement en haut de la montagne. Depuis, mille vies. Mille vies qui s'entassent, qui se bousculent, qui se chevauchent et qui m'ammène ici. Dans cette maison avec cette fenêtre contre laquelle j'ai installé mon bureau blanc. Ma chaise rose, mon tapis rose, mes images devant les yeux. Devant cet ordinateur où j'ai peur peur peur.

J'ai l'impression d'être bloquée par des années de poussières et de graviers. Je suis bloquée par mes moi passées, je suis bloquée par mes silhouettes qui s'entassent sous mes pieds et m'empêchent d'avancer. J'ai confronté mes parents dans un long mail pour leur dire mais enfin mais pourquoi mais comment on fait pour ne jamais valoriser les réussites de ceux qu'on a enfanté. Et pour crier, pour dire mais enfin mais merde mais où est ce que j'en serai si j'avais eu un peu plus de compliments, étant enfant. Plutôt que de sans cesse me noyer dans une mer calme qui me fait toujours chavirer. J'ai tout dit et puis j'ai mieux dormi. Je ne sais pas où ça me mènera, tout ça. J'essaie de ne plus rien attendre d'eux. Depuis trente deux ans, j'essaie d'y arriver, je fais de mon mieux.

Je passe par tous les chemins possibles pour apprendre à ne plus m'emmeler dans mes propres pieds. "Move of your own way", comme mantra que je me garde de côté. J'ai la possibilité d'écrire et de me faire publier. On me l'a proposé et moi je suis comme devant un mur en verre que je n'arrive pas à escalader. J'attends de me débloquer mais je n'y arrive pas comme je voudrais. Évidemment. J'ai mes mots bloqués uniquement par ma propre volonté. Ils sont là, ils n'attendent que moi. Et moi, je me fais des croches pieds.

Il faut que je lève ma malédiction auto proclamé. Il faut que je sorte des chemins que l'héritage m'a donné. Ils ne sont pas intéressants, ils tournent en rond. Moi je veux mon propre sentier et j'y travaille depuis un an. Je travaille comme une folle, à casser tous mes blocs qui m'empêchent d'avancer. J'écris des pages et des pages le matin. J'écris sur moi, mes émotions, cet océan intérieur où j'apprends à nager. Je coule, je me noie, je perds pieds. Et parfois je nage à la surface, parfois je vois vraiment ce que c'est quand je m'écoute à l'intérieur. Quand je m'écoute en entier. Je ne peux pas rester à n'être que la descendance de gens qui ont décidé que leurs vies devaient être étouffées. Pianissimo les rêves, pianissimo les réussites et les succès.

Je manque d'air dans l'ombre des pas des générations qui m'ont succédés. Je manque d'air dans l'ombre de mes propres pas qui m'ammènent toujours aux mêmes endroits. Je ne peux plus rester à ne jamais rien tenter pour ne jamais échouer. Je n'ai pas ouvert les portes de mon océan intérieur pour tout laisser en arrêt. En pause indéterminée. Ma vie n'avance que par le mouvement, que je le veuille ou non. Tout change, en dehors et en dedans.

J'ai peur peur peur mais ce n'est qu'une émotion. Passagère. Clandestine. Éphémère.

Je suis ma seule conductrice autorisée.

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18 août 2018

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J'ai recommencé à écrire. Sur des pages d'un grand carnet vert qui ne raconte que moi. Je reprends le temps d'apprivoiser les mots. Je ne pensais pas qu'ils reviendraient si facilement. Mais ils sont là. En fil d'attente, poussiéreux et patients. J'écris sur le travail, sur cette ambiance qui me bloque parfois. Souvent. Cette ambiance inutile. Stérile. Qui prend de la place pour rien. Un coucou obèse et infertile. Alors j'ai écrit dessus, j'ai écrit mes sentiments et ces angoisses qui me picorent en dedans. Et depuis, ça va mieux. J'inspire. J'expire. Je prends de la distance. Je plante mes propres graines et je m'éloigne des racines des plantes grimpantes qui ne sont pas les miennes.

Cet été est particulier. Des nouvelles premières fois qu'on coche dans cette liste à laquelle je n'avais jamais pensé. Dans nos jolis vêtements, un costume et une robe à fleurs rayée. On a démarché les agences, on a visité des murs dans lesquels d'autres humains vivaient. Et finalement, cette maison. La toute première. Celle aux volets bleus - violets. Où on a aperçu ce que ça pourrait être, nous deux dedans, dehors, sur les côtés. Les peut être, les "et si", les "on verra après". Nos meubles, les prochains à acheter. Les couleurs à choisir, les pièces à se partager. Celle qui pourrait être nos bureaux et mon atelier. Pour travailler, lire, écrire et créer. Les bibliothèques qu'on pourrait installer. Les chats à déménager et à rassurer. Les autres animaux que l'on pourrait sauver. Ce jardin qui pourrait se couvrir d'autres plantes, tout ce qu'on pourrait semer.

On a signé des dizaines et des dizaines de pages. Effrayantes et excitantes. Qui nous engageaient sur des années à venir, des poignées. Je lui ai tenu la main dix fois, cents fois. Et tout autant je lui ai demandé tu es sûr, tu es sûr, tu ne vas pas t'enfuir comme l'autre hein, dis, hein s'il te plaît. Nos cicatrices à tous les deux, apaisées. Nos premières fois d'engagements sans contreparties dévorantes et lacérantes. Nos premières fois douces, qui caressent doucement sans étrangler. Depuis, cet été à un goût d'au revoir mais sans les douleurs de ces adieux violents auxquels on était habitué. Nos premières fois des temps de transitions doux sans se sentir abandonnés. Oui je suis sûr, oui je ne vais pas m'enfuir, promis juré craché.

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28 juillet 2018

Il y a de la rouille dans mes mots. Il y a de la rouille entre mes doigts. Je reprends doucement le chemin de l'écriture. Un deux trois. Des gammes de mes mains sur les touches du clavier bleu foncé. J'ai acheté un grand cahier vert que je couvre de collages et de couleurs. Que je laisse vide, des espaces blancs immenses de choses sur lesquels je voudrais travailler.

Mais ce blocage, encore. Ce grippage de mes matériaux internes qui refusent de se mettre en mouvement comme je le voudrais. Rien ne glisse, tout se fige. Alors je patiente. Je verse des feuilles de menthe dans mes tasses colorées et j'attends, je me laisse infuser. Je dois faire face à des semaines, des mois de trop plein. Trop de travail, trop de dossiers à rendre, de mémoire à boucler, de cours à prendre et à donner. L'écriture qu'on remballe dans un casier dans l'espoir d'avoir le temps un jour. Pas quand les nuits sont trop courtes et les journées pleine à craquer. Plus tard, plus tard, quand les jours seront remplis d'heures sans aucune tâche à faire ni à terminer. Quand on ne verra plus jamais le soleil se lever et qu'ira dormir les fenêtres ouvertes sur l'été tiède, dans l'obscurité grise des nuits déjà bien avancées.

Dans ce mois de juillet étouffant et somnolant. J'ai acheté des feutres, des stylos, des crayons aquarellables. J'ai fait des listes, des trackers, des tableau à remplir et à annoter. J'ai des piles de livres qui m'attendent, des pages entières à surligner. Des dizaines de podcasts, des centaines de pages, des milliers de mots que je veux lire et ceux que je voudrais écrire. Je me cultive comme une plantation. Je m'arrose, je plante des tuteurs et je retourne toute cette terre rigide sous laquelle rien ne peut pousser. Je réveille ce que cette année à laisser un peu trop longtemps hiberner. J'ai balancé mes affaires de professeure dans un coin et je ne compte plus y retoucher. Je me veux moi tout entier. Je ne raisonner. Je veux résonner. Je veux le silence et le bruit, je veux l'ennui qui permet de créer. Je veux lire jusqu'à ce que les yeux me brûlent et m'endormir sur un dernier point bien aligné. Je veux reprendre le temps d'être bouleversée. Je veux un été en germination, je veux un été floral et fécond.

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03 janvier 2018

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Les jours qui coulent sans deadlines. Sans rapport en rendre. Sans cours à donner. Sans évaluations à corriger. Sans penser au lendemain. Les réveils trop tôt, les mines peu aimables, tout ce qui fait que je n'ai pas envie de remettre un orteil dans l'établissement alors que j'aime mon travail. Les petits conflits et les grosses fatigues. Fermer la salle de classe à clef et s'enfuir en vacances bien méritées.

Affronter Noël et serrer les dents. Croiser les doigts. Arrêter de respirer et attendre que ça passe, les mâchoires crispées. Et s'enfouir chez soi, sous les plaids et la couette violette. Volets fermés pour se cacher des matins qui ne nous concernent plus. La nuit se regrignote en morceaux quand on n'a plus à vite s'endormir pour avoir toutes les heures de sommeil bien calculées. Les séries, allez encore un épisode et on va se coucher, les films d'avant qu'on se fait découvrir en s'entremelant les doigts.

Dehors, le vent souffle. Depuis des jours. Sans s'arrêter. Ce sifflement tellement persistant qu'on met nos casques et nos écouteurs parce que chut chut c'est assez. On allume nos lampes beaucoup plus tôt, c'est comme si la nuit ne cessait de ne pas s'arrêter. Et comme on loupe les matins, on voit très peu la lumière et bien plus souvent l'obscurité. Mais on a du nougat, du chocolat et du thé de noel qu'on boit encore, notre sapin toujours allumé. Et on a les baisers dans le cou, et sur nos joues qui sont toujours à portée.

La dernière soirée de 2017, la pluie et le vent étaient toujours présent. Griffant nos fenêtres pendant qu'on souriait de ne pas avoir à sortir. Dans notre tanière, du champagne dans mes coupes gravées. Des étoiles sur la table et sur ma nouvelle robe de nuit. Sous nos doigts, on essayait de faire tenir la pile de livres que je n'ai pas encore lu. Plus de deux mètres de lecture pour la nouvelle année. Et probablement d'autres puisque je ne sais pas m'arrêter d'en acheter. Mais aucun ne semble me faire de l'effet depuis que j'ai terminé celui écrit par la femme d'un disparu dans les attentats. L'amour, le vrai, celui qui devrait être écrit ailleurs que dans les tragédies. Celui si intime et pourtant si universel. J'en pleurais dans le train qui nous ramenait de Belgique. J'ai l'impression de n'avoir plus rien à lire depuis ces pages.

Alors en échange, je regarde des vidéos sur youtube. Beaucoup. J'apprends à connaître ceux qui se racontent par autre chose que par des mots. Des plans, des couleurs, des images. C'est différent et c'est la même chose, au fond. Qu'est ce qu'on voit dans nos vies, quelles sont les souvenirs qu'on retient et qu'on perçoit. La couleur du ciel sur un nuage et le sourire de la personne aimée. Comment décrire la vie qui palpite, comment être suffisamment dans le vrai pour soi-même se raconter. Voilà chez moi, voilà ce qui m'entoure, voilà ce dont je suis constitué. Regarde bien ce que j'écris, ce que je filme, ce que je suis sous cette peau qui n'arrive jamais à me contenir en entier. Regarde tout ce qui me remplie, tout ce qui me nourri. Regarde tout ce puzzle qui fait de moi une seule personne, une seule unité. Regarde et dis moi si ça raisonne, si tu vibres pareil. Si dans nos différences, dans nos différences, on ne se ressemble pas dans notre humanité.

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20 novembre 2017

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Est-ce parce qu'on sait ce que c'est, une relation qui déraille, qui défaille, qui décroche de ce qui devrait être doux et normal? Est ce que c'est parce qu'on connaît la peine et les disputes ? Les larmes et les cris ? Est ce que c'est parce qu'on connaît tout ça que c'est aussi fort aujourd'hui ?

Hier, c'était nos un an et quatre mois. Tout autour de nous, les couples fêtent leurs dix ans, leurs anniversaires de mariages et ceux de leurs enfants. Et nous deux, avec notre année presque et demie officiellement. Officieusement, c'est plus longtemps. Officieusement, c'était moi qui le courtisait. Longtemps. Patiemment. Avec tout ce que peut illustrer le signe du taureau, la persévérance et l'entetement. Parce que j'étais sûre, je le sentais. Promis, juré, craché. On est fait pour être tous les deux, tu sais. "Ce n'est pas "si on est ensemble", c'est "quand on sera ensemble", je lui disais. Et j'avais raison. Pour une fois dans ma vie, ce qui tambourinait dans mon sang ne m'avait pas trompé.

Je ne savais pas ce qu'il allait se passait mais je le sentais. Ce quotidien, ces mots, ces moments, ce qu'on vit simplement et qui s'accorde toujours sans y penser. Je le sentais, deux ans avant. Cette relation qu'on pourrait s'offrir si on le voulait vraiment. Ça a été difficile, ça a été compliqué. Il y a eu beaucoup de larmes, beaucoup de scènes ratées. Le deuxième acte à été long à démarré. J'avais tout misé sur lui, tout mon espoir, tout ce auquel je croyais. Et puis ça n'avait pas marché, une nouvelle tragédie mal scénarisée, fin de l'acte premier.

J'avais pris du temps loin, j'avais réfléchi seule dans mon coin. Et puis, dans un bar façon Nouvelle Orléans mais au coeur de Los Angeles, j'avais eu un rendez vous galant. Beaucoup trop d'alcool, mon regard se perdait dans tous les colliers de perles qui pendaient au plafond. Et soudain, en regardant mon date et son profil fin, j'ai eu une révélation. Ce garçon, il lui ressemblait alors je devais y retourner. Quelques heures d'avion et une nuit de réflexion, j'ai sonné à sa porte, enfoncée dans mon jet lag et dans mon gros hoodie gris et mon bonnet. J'avais le coeur dans les paumes et je me répétais que ce n'était pas la meilleure de mes idées. Heureusement, il m'a vu depuis son balcon et il m'a souri pour de vrai. Il a dévalé les marches de son escalier, et j'entendais ses pas sur les pierres, boum boum boum, alors qu'il courrait me retrouver. Le deuxième acte a été long mais je savais qu'on allait y arriver. Qu'il allait lâcher ce qui le retenait, et qu'on réussirait à nous créer. Je ne savais pas ce que ça allait donner, mais j'y croyais pour deux alors ça me suffisait. Un an et quelques mois plus tard, je sais que je ne me suis pas trompée.

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16 novembre 2017

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Le rythme est difficile à trouver. Ce n'est pas rien, de vouloir caser des heures dans tous les jours de la semaine. Pas assez de temps pour le sommeil, pour le sexe, pour se prendre dans les bras et profiter de la chaleur de l'autre. Du temps pour les révisions, les rapports qu'on écrit jusqu'à tard dans la nuit ou tôt dans le matin, les surligneurs dans le lit, les livres dans le bain. En sortant du dernier partiel, j'en ai profité pour monter les quatre étages du bâtiment H, et j'ai toqué à la porte avec son nom. Son costume, son bureau, ses livres, c'est presque le même qu'à la maison. Alors je me suis assise sur ses genoux et on a regardé le soleil qui se couchait. On a parlé de nous, de nos projets. Le temps était redevenu flou, le focus était sur nous.

L'autre soir, j'ai interrogé ma grand mère sur son enfance, pour un projet en cours. Je voulais faire un document sonore pour les étudiants débutants. On a parlé des prières à faire le matin, et des sabots qu'il fallait aligner sous le banc, contre le mur. On a parlé d'elle qui se faisait tirer les cheveux derrière les oreilles parce qu'elle était trop bavarde. Des jeux de la cours de récré, le carré et les osselets. Des allemands qui tapaient à la porte quand ils faisaient trop de bruit, et de la maîtresse qui retirait des bons points en disant "la boulangère m'a dit que l'une de vous n'avait pas été polie". C'était drôle, ce retour dans l'ancien temps. "Tu vas être écoutée à l'univesité, tu te rends compte?", je lui ai dit. "Ohlala, alors que je n'ai que le certificat d'étude!". C'est doux, ces moments là avec elle. Tous les lundis. La route, la nuit qui tombe maintenant alors que je conduis. Tous les mots que je lui dis, toutes les choses dont je parle et toujours à la fin "Et c'est tout ce que tu me racontes?".

On regarde des séries qui finissent toujours bien, des couples qui se réconcilient, des malades qui guérissent et des familles unies. J'ai toujours son gros plaid en polaire sur les épaules, celui que je lui ai offert à Noël. Parfois, elle me dit "appelle ton père pour lui faire plaisir". Et, voyant que ça ne marche pas, elle essaie de passer par un autre côté "appelle ton père pour me faire plaisir". Mais comme ça ne marche toujours pas, elle râle et on parle d'autre chose parce qu'elle sait très bien qu'on est aussi têtue l'une que l'autre, toutes les deux. On est fait du même bois, on est fait du même feu. Alors on trinque à la vie ou à la mort d'un inconnu dans le journal. On mange des gâteaux que je lui apporte, lundi c'était des madeleines trempées dans du chocolat. Avant d'aller se coucher, elle passe par ma chambre et elle me borde toujours la couette à fleurs de mon lit en bois. Ça me serre toujours le coeur, ce genre de petit geste là.

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13 novembre 2017

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J'ai monté les deux étages, comme à chaque fois. Lentement. Regardant toutes les salles d'attentes, tous les noms sur les portes. J'étais en avance, comme d'habitude. La peur d'être en retard me faisait toujours prendre un rendez vous une heure après la fin des cours. Ce qui me laissait toujours le temps de faire le trajet, puis de rester quelques instants dans la voiture pour souffler. Couper avec la journée, couper avec les problèmes qui sont ceux des autres et pas les miens. Me recentrer sur moi, inspirer, expirer et ouvrir la portière.

Ça fait deux ans que j'ai commencé cette thérapie. Et jeudi dernier, c'était la dernière séance. Celle pour boucler, pour finaliser, pour conclure et résumer. Deux ans à finir dans ce cabinet blanc et épuré. Son sourire à elle et ses encouragements. Ses questions. Sa façon de me rassurer et de me féliciter. Deux ans pour venir à bout des troubles alimentaires qui toujours, revenaient. Petite, adolescente, adulte. Toujours un moment où ils me rattrapaient. Où ils me serraient à la gorge sans me lâcher. Un faux pas, une baisse de moral et les voilà sur le pas de ma porte, et sous ma peau dans la foulée. La dernière fois, c'était en automne que j'ai flanché. Et j'ai fini par dire stop, ça suffit, j'en ai assez.

J'ai cherché des noms sur internet, j'ai appelé, j'ai écris mes mots dans un mail peu assuré. Et je l'ai trouvé, elle. Pendant deux ans, elle n'a pas cherché à savoir le pourquoi, elle a cherché à savoir comment faire maintenant pour les faire arrêter. Les émotions, les sensations, rappelez vous, comment vous vous sentiez. On a travaillé dur, et j'ai parfois pleuré en sortant dans les nuits glaciales qui m'attendaient. Et j'ai ri aussi, beaucoup, quand je sentais quelque chose au niveau de la poitrine, qui s'était débloqué. Clac, un noeud en moins. Une respiration plus grande, plus apaisée.

Alors on a parlé, de tout le chemin que j'avais fait. Celle que j'étais avant, celle que je suis maintenant. Les changements à l'interieur, les changements à l'exterieur. Moi et mes projets. Moi et ma vie qui vacille moins, qui tient plus sur ses bases stabilisées. Elle m'a promis d'être là en cas de problème, en cas de rechute improvisée. Mais elle savait que je n'en avais plus besoin, que c'était juste pour apaiser cette angoisse passagère qui s'était invitée. "Bonne continuation", elle a dit en me serrant la main un peu plus longtemps. Elle a fermé la porte, j'ai dévalé les deux étages et j'ai respiré une grande fois l'air de la nuit qui tombait. Sur le chemin du retour, j'ai acheté beaucoup de chose à manger. Tout ce qui me faisait envie, tout ce qui me plaisait. Plus de méchant grand vide sur le coin de mon épaule, juste moi, moi, moi tout entier.

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07 novembre 2017

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Reprendre le rythme, reprendre les habitudes.Préparer la veille les vêtements qu'on veut porter le lendemain. Se lever plus tôt le matin pour écrire. Faire chauffer la bouilloire quand on se maquille. S'enfouir sous des couches de vêtements, pull, châle, manteau avant de mettre le nez dehors. Écouter le silence dans la voiture, ou mettre la musique trop fort.

Ne plus se voir qu'en coup de vent. Le matin, mettre le réveil dix minutes avant pour pouvoir profiter de ses bras. De sa peau. De son corps qui se colle contre le mien. On se sert tellement fort qu'on oublie où sont les limites de l'autres. Enlacés. Emmêlés. Mon visage dans son cou, mon pied sous le sien, ses mains qui frôlent mon dos pendant que les miennes sont toujours à tracer des arabesques sur son ventre. Ou mes ongles dans ses cheveux. Mes doigts sont toujours en pèlerinage sur sa peau, je le touche parfois sans m'en rendre compte. Par habitude. Ma main sur la sienne quand on travaille. Ma tête sur son épaule. Et quand il n'est pas là, des mots qui bourdonnent dans la poche avant de mon pantalon noir.

C'est comme si on avait dix sept ans, mais en mieux. On sait ce que coûte le malheur, on sait ce que c'est de ne pas être heureux. On a appris combien coûte la solitude, la choisie et la subie. On masse les cicatrices de l'autre pendant qu'on guérit des siennes. On se dit souvent qu'on a de la chance. Celle de s'être trouvée, celle d'avoir insisté, celle de s'être battu et celle d'avoir réussi à faire tenir ce qui nous liait depuis le début. Un an et quelques mois. La version officieuse n'est pas d'accord avec ce calcul officiel qui coupe du temps qui a existé sans compter vraiment. Un an et quelques mois. Des centaines de jours qui passent si vite qu'on est déjà aux portes de l'hiver. Thé, plaid, mes pieds gelés sur sa peau toujours brûlantes. Tanière.

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06 novembre 2017

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Quinze jours de vacances et c'est déjà fini. Ce matin, dans la pénombre, son ombre recroquevillée sous la couette m'a pincé le coeur alors que je me levais. J'avais envie de retourner près de lui, d'éteindre ce réveil trop tôt qui sonnait. De m'enfouir dans ses bras encore, comme tous les autres jours qui venaient de passer.

Déjà la veille, ça ressemblait à la rentrée. Les cours à préparer, le rapport à rendre mercredi et qui est très loin d'être terminé. Les impératifs, les réunions, les rendez - vous, les documents à faire et envoyer. Toutes une cohorte pas jolie et que je n'avais pas envie de côtoyer. Alors je me suis levée et j'ai pris de quoi faire un crumble banane - ananas. Et j'ai fait comme Mélie le disait, j'ai pris le temps d'être dans la cuisine pour penser. Pas de téléphone, pas d'ordinateur, juste moi et mes mains dans la poudre de farine - sucre - poudre d'amande et huile de colza. C'était bien le temps que ça a duré.

Comme ces vacances de Toussaint qui sont déjà terminées. On les a rempli de souvenirs d'automne qui font du bien. Des thés sous des plaids écossais, des restaurants pour célébrer ou juste pour le plaisir d'être tous les deux. Des films, des pop corns au beurre salé. Des pintes, des shooters, des bloody mary trop pimentés. La soirée d'halloween en costumes dans la ville et les regards amusés. Le prix du meilleur déguisement féminin qui me tombe dessus alors que je buvais en terrasse. "Suis moi!" me dit un inconnu en me tendant sa main. Et la minute d'après, je recevais un carton de récompense, et j'entendais des applaudissements alors que je riais. Cette vie folle qui s'amuse, cette vie folle qui bouscule toujours un peu sans qu'on l'ai préparé.

Il y a eu aussi le mariage de H., très loin dans le lyonnais. Le road trip avec A. où il a fallu mettre un reveil à 5 heures et que les yeux avaient du mal à rester ouverts. Alors pour tenir, face au brouillard et à l'obscurité, on a parlé. De nous depuis les années qu'on se connaît. De nos histoires d'amour passées. Celles douloureuses, celles furieuses, celles qui font encore battre le sang quand on en parle trop. Qui font se réveiller la colère et la peine, et qui rendent les traits durs à celle qui parle mais aussi à celle qui écoutait. Et puis les histoires d'amour du présent, celles qui apaisent et qui sont d'une autre couleur. D'une autre douceur. Celles qui reparent, qui cicatrisent et font avancer. Nos projets, nos envies, notre futur qu'on arrive à apprivoiser. Six heures de discussions pour enfin finir par voir H. et sa magnifique robe rouge brodée. On a patienté pendant la messe en faisant semblant d'écouter, on l'a serré dans nos bras et applaudi en criant "vive les mariés". Sur les tables, des animaux en plastique chinés dans des vides greniers et peints à la peinture dorée. On a ri, on a dansé et on s'est éclipsé tôt parce que la route nous avait fatigué. Je dormais déjà quand elle est venue se coucher. Le lendemain, elle m'a laissé à une toute petite gare qu'on avait trouvé et on a encore ri avant de se quitter. On se voit peu avec A. mais on se quitte toujours en riant. On se quitte toujours en s'enlacant. C'est ce qui compte dans l'amitié, les mots, les rires et l'autre contre nous le temps de quelques battements.

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